Réforme politique : le Maroc veut tourner la page de la défiance

Réforme politique : le Maroc veut tourner la page de la défiance

Sous l’impulsion de S.M. le Roi Mohammed VI, le Conseil des ministres réuni dimanche au Palais Royal de Rabat a entériné deux projets de lois organiques qui pourraient marquer un tournant décisif dans la vie politique nationale. L’un modifie le statut de la Chambre des représentants, l’autre réforme en profondeur la loi encadrant les partis politiques. Leur ambition est claire : restaurer la confiance, durcir les règles du jeu électoral et faire émerger une classe politique plus intègre et représentative.

Cette initiative intervient dans un contexte de défiance aiguë. Depuis 2021, 26 députés ont été poursuivis ou condamnés pour corruption, détournement de fonds ou abus de pouvoir. Parmi eux, 11 ont été incarcérés et 29 ont perdu leur siège, dont 15 à la suite de condamnations judiciaires. Ces affaires ont terni l’image du Parlement et creusé le fossé avec la population. Une étude du Centre marocain pour la citoyenneté révèle que 94,8 % des Marocains ne font pas confiance aux partis politiques. Le dernier classement de Transparency International attribue au Royaume un score de 37/100, en recul, signe que les efforts de transparence restent à consolider.

Face à cette crise de légitimité, le nouveau cadre législatif introduit plusieurs mesures de rupture. Toute personne condamnée pour des faits entraînant la perte d’éligibilité sera automatiquement exclue du processus électoral. Les fraudes seront sanctionnées à tous les stades du vote. Le texte prévoit également des dispositifs incitatifs pour favoriser l’émergence de nouveaux profils. Les candidats de moins de 35 ans bénéficieront d’un soutien public couvrant 75 % de leurs dépenses de campagne. Les circonscriptions régionales seront désormais exclusivement réservées aux femmes, avec l’espoir de porter leur représentation à 35 % à la Chambre des représentants dès 2026.

La réforme s’étend aussi aux partis eux-mêmes. Plus de transparence dans les finances, contrôle accru des comptes, restitution obligatoire des fonds non justifiés. Le dernier rapport de la Cour des comptes montre l’ampleur du chantier : 6 formations n’ont transmis aucun bilan en 2023, et 24 ont dû rendre plus de 38 millions de dirhams. Ces lacunes révèlent un système encore fragile, largement tributaire de financements publics — 58 % des ressources des partis en 2023.

Cette transformation ne se limite pas à une exigence morale. Elle s’inscrit dans une volonté d’accompagner les grandes priorités économiques du pays. Lors du même Conseil des ministres, S.M. le Roi Mohammed VI a validé les orientations du projet de loi de Finances 2026, articulé autour de la croissance, de l’emploi et de la justice sociale. Pour les observateurs, il ne peut y avoir d’essor économique sans un socle politique solide.

L’économiste Marwane Hatim, chercheur associé à l’Université de Montréal, y voit un signal fort : « Plus la sphère politique est stable et transparente, plus les conditions d’investissement s’améliorent. La rigueur éthique devient un levier de compétitivité. » Il insiste cependant sur la nécessité d’une application réelle des réformes. « Il ne suffit pas d’adopter des lois. Encore faut-il qu’elles soient mises en œuvre, contrôlées et soutenues par des institutions solides. »

Le rapport 2025 de l’OCDE souligne, lui aussi, les fragilités structurelles du pays en matière de contrôle des financements politiques et de sanctions administratives. Selon Marwane Hatim, l’enjeu dépasse la moralisation : il s’agit de renforcer l’efficacité de l’action publique, de la gestion des ressources jusqu’à l’évaluation des politiques. « L’intégrité doit devenir un réflexe collectif, du plus petit poste administratif aux plus hautes fonctions. »

Sur le plan budgétaire, le Royaume conserve des fondamentaux solides, rappelle-t-il. La rigueur des finances publiques a permis au Maroc d’obtenir récemment une notation Investment Grade, mais cette discipline doit désormais s’étendre à la sphère politique. À ses yeux, la performance économique ne peut se dissocier de la justice sociale, en particulier dans l’accès à la santé et à l’éducation dans les zones rurales.

La réussite de cette réforme dépendra donc de son appropriation collective. « Ce n’est pas l’affaire d’un seul ministère, conclut-il. C’est la responsabilité de l’ensemble des institutions, de la société civile et du secteur privé. »

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