Décryptage. Des milliards investis, des stades modernisés et un Mondial en ligne de mire : Le sport n’est plus seulement une affaire de supporters. Il devient un chantier économique stratégique, mobilisant entreprises, institutions et investisseurs autour d’un secteur en pleine transformation.
Ce mardi 10 février à Rabat, autour d’une même table, des entreprises marocaines, espagnoles et portugaises ont commencé à parler concret. À l’ordre du jour : la Coupe du monde 2030, non pas comme un simple rendez-vous sportif, mais comme un immense chantier économique à préparer dès aujourd’hui. Infrastructures, hôtellerie, mobilité, sécurité, digital, exploitation des stades… le forum d’affaires organisé dans la capitale a donné le ton: le Mondial sera d’abord une opportunité industrielle et entrepreneuriale.
Ce changement d’angle est révélateur. Le sport n’est plus seulement une affaire de performance, de spectacle et d’émotion. Il devient véritablement un levier structurant de coopération régionale, d’investissements croisés et de création de valeur. Pour le Maroc, qui coorganisera l’événement avec l’Espagne et le Portugal, la question n’est plus de savoir si le sport est un secteur économique à part entière, mais comment maximiser son ou ses impacts.
Car derrière les tribunes, les gradins et les pelouses, c’est tout un écosystème qui s’active : construction et gestion d’infrastructures, partenariats public-privé, sponsoring, paris sportifs, médias, tourisme, commerce et retail, événementiel, transport, restauration… Le Mondial 2030 agit ainsi comme un accélérateur, mettant en lumière un secteur dont le poids réel dépasse largement les statistiques disponibles.
C’est dans cette dynamique qu’il faut lire les chiffres et les tendances de l’industrie du sport au Maroc.
L’industrie du sport au Maroc :
D’un secteur social à un véritable écosystème économique
Longtemps perçu comme un domaine essentiellement social ou associatif à cause de sa nature ludique, le sport au Maroc est aujourd’hui en train de changer d’échelle. À la faveur des grandes compétitions internationales (CAN 2025, Mondial 2030), de la montée en puissance des infrastructures et de la professionnalisation des acteurs, il devient un véritable écosystème économique. Mais que pèse-t-il réellement ? Et comment se structure-t-il ?
Un poids économique encore sous-estimé ou mal estimé…
Le chiffre le plus robuste disponible concernant le poids économique du sport reste indiscutablement celui produit il y a quelque temps par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui a estimé, selon une approche par les dépenses (État, ménages, commerce extérieur d’articles de sport), que le sport représente environ 0,5 % du PIB en 2020. Ce chiffre doit être lu comme un minimum mesuré, car il ne prend pas en compte toute la valeur générée indirectement et les effets induits (tourisme, sponsoring, médias, événementiel).
Certaines estimations sectorielles évoquent des niveaux supérieurs (au-delà de 1 %, voire davantage si l’on inclut l’ensemble de la chaîne de valeur élargie), mais l’absence d’un compte satellite officiel du sport rend les comparaisons délicates. Ce décalage illustre surtout un constat : le sport marocain produit probablement bien plus de valeur que ce que les statistiques classiques peuvent capter aujourd’hui.
Une base de pratiquants encore limitée
L’un des principaux défis économiques réside dans la faiblesse relative de la pratique structurée. Le CESE recensait environ 334 700 licenciés en 2020, et moins d’un million de pratiquants inscrits dans des structures organisées.
C’est là un chiffre qui est déterminant : car sans massification de la pratique, la croissance des revenus liés aux clubs, aux salles de sport, au coaching, à l’équipement ou aux académies reste limitée. Autrement dit, le premier levier de croissance du secteur n’est pas uniquement l’événementiel international, mais bien l’élargissement de la base domestique qui est le premier marché de cette industrie.
Des investissements publics massifs
Depuis environ une décennie, le Maroc a considérablement accru ses investissements sportifs. Une étude conjointe de l’AFD et du cabinet international PwC rappelle qu’entre 2011 et 2017, près de 4 milliards de dirhams ont été investis dans les infrastructures sportives, dont 2,6 milliards par le ministère de tutelle et 1,4 milliard via le Fonds national du développement du sport (FNDS) et le ministère de l’éducation nationale.
La dynamique s’est accélérée avec les grands rendez-vous internationaux. Des enveloppes dépassant 14 milliards de dirhams ont été annoncées pour la mise à niveau des stades et la construction de nouvelles infrastructures, notamment le Grand Stade Hassan II à Benslimane.
Dans la loi de Finances 2026, le FNDS bénéficie d’autorisations d’engagement anticipé atteignant 1 milliard de dirhams, ce qui confirme la continuité de l’effort.
Ces volumes budgétaires conséquents traduisent un changement de paradigme manifeste : on ne parle plus seulement d’équipements publics, mais d’actifs économiques à exploiter.
Sonarges : Au cœur du modèle d’exploitation
La Société nationale de réalisation et de gestion des équipements sportifs (Sonarges) incarne cette mutation. Son périmètre couvre aujourd’hui 77 installations à l’échelle nationale.
Selon le rapport de l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE), son chiffre d’affaires est passé de 11 millions de dirhams en 2021 à 46 millions en 2023, avec une estimation de 57 millions en 2024. Les résultats restent toutefois et naturellement déficitaires.
Ce constat révèle un enjeu central : construire des stades ne suffit pas. Il faut les remplir, diversifier leurs usages (concerts, événements corporate, hospitalités, naming), optimiser la billetterie et développer les recettes annexes. La rentabilité passe par la densité d’événements et la professionnalisation de l’exploitation.
Paris sportifs : Un pilier financier structurant
La Marocaine des Jeux et des Sports (MDJS), société d’État disposant du monopole des paris sportifs (hors courses hippiques), constitue un autre pilier central du système. Elle représente une source importante de revenus publics et surtout un des principaux bailleurs de fonds pour le développement du sport au Maroc.
Pour preuve, dans une récente communication devant les parlementaires, le patron de la MDJS a indiqué, chiffres à l’appui, que sur la période 2010 à 2024, la MDJS a versé à l’État pas moins de 8,8 milliards DH.
Au-delà de l’apport financier, ce segment soulève des enjeux de régulation et de lutte contre le jeu illégal, désormais intégrés dans la stratégie publique et dont, à juste titre, la direction de la MDJS fait l’une de ses principales batailles.
Sport et tourisme : Un effet catalyseur
Le Maroc a enregistré 138,1 milliards de dirhams de recettes voyages en 2025, selon les chiffres de l’Office des changes. Il n’existe pas de ventilation précise attribuant une part exacte au tourisme sportif, mais l’effet d’image et d’attractivité des grands événements est indéniable. Il est fort à parier, par exemple, que pour les chiffres du mois de décembre contiennent inévitablement une bonne partie des effets de la CAN 2025.
Le sport agit ainsi comme un accélérateur d’attractivité territoriale, au même titre que les grands projets industriels ou logistiques.
L’industrie du sport au Maroc est encore en phase de structuration. Son poids direct mesuré reste modeste, mais les investissements engagés, la professionnalisation croissante et l’effet catalyseur des grandes compétitions dessinent un changement d’échelle.
Le véritable enjeu des prochaines années ne sera pas uniquement d’accueillir des événements mondiaux, mais de transformer cet élan en écosystème économique durable, capable de générer emploi, valeur ajoutée et attractivité territoriale sur le long terme.
Cartographie simplifiée de l’écosystème
1. Acteurs publics Ministère de l’éducation nationale, du préscolaire et des sports FNDS Sonarges MDJS Collectivités territoriales 2. Acteurs sportifs Fédérations (football, athlétisme, basket, etc.) Clubs professionnels et amateurs Académies et centres de formation 3. Économie privée Sponsors et partenaires Équipementiers et distributeurs Médias et détenteurs de droits Agences événementielles Salles de sport et fitness 4. Effets indirects Tourisme – Transport Hôtellerie-restauration Marketing territorial









