Relire le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette à l’occasion de son hommage à Salé
Par Jihane Eljaouhary
À l’occasion de l’hommage rendu à Anaïs Barbeau-Lavalette lors de la 19e édition du Festival International du Film de Femmes de Salé, au Maroc, il m’a semblé pertinent de relire l’un de ses films les plus importants : Inch’Allah, sorti en 2012. Organisé du 28 septembre au 3 octobre 2026, le festival a consacré une place particulière au parcours de la réalisatrice québécoise, dont l’œuvre se distingue par son attention aux êtres pris dans des réalités sociales et politiques qui les dépassent. Cet hommage constitue une belle occasion de revenir sur un film qui, plus d’une décennie après sa sortie, demeure une œuvre troublante, engagée et profondément humaine.
Inch’Allah est un drame franco-québécois réalisé par Anaïs Barbeau-Lavalette, scénarisé par la réalisatrice avec Valérie Beaugrand-Champagne, et porté notamment par Evelyne Brochu, Sabrina Ouazani, Sivan Levy et Yousef Sweid. D’une durée de 101 minutes, le film suit Chloé, une jeune obstétricienne québécoise installée en Israël, qui travaille dans une clinique de fortune au sein d’un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie. Son quotidien est partagé entre les checkpoints, le mur de séparation, les patientes enceintes qu’elle accompagne et les relations qu’elle noue des deux côtés du conflit. À travers son regard, le film pose une question essentielle
: que devient une personne étrangère lorsqu’un conflit qui ne lui appartient pas finit par entrer dans son intimité et modifier sa manière de voir le monde ?
Ce choix d’un personnage québécois n’est pas anodin. Chloé sert de point d’entrée au spectateur occidental. Elle n’arrive pas dans cette région comme une militante venue défendre une cause précise, mais comme une médecin venue exercer son métier. Pourtant, au fil des événements, sa position de témoin devient de plus en plus difficile à tenir. La guerre s’infiltre dans son travail, dans ses amitiés, dans ses déplacements et finalement dans ses décisions. La réalisatrice a elle-même expliqué que Chloé constituait en quelque sorte son alter ego. Son intérêt pour la Palestine s’est construit au fil de plusieurs voyages : elle y avait d’abord travaillé sur un documentaire, puis y était retournée pour étudier l’arabe et la politique et pour approfondir les rencontres qui allaient nourrir son scénario. Elle a ainsi écrit Inch’Allah à partir d’une expérience personnelle et de personnages inspirés, pour plusieurs d’entre eux, de personnes réelles.
Cette dimension explique sans doute la force particulière du film, mais aussi certaines de ses ambiguïtés. Barbeau-Lavalette ne prétend pas tout comprendre du conflit israélo-palestinien. Au contraire, elle choisit de raconter ce qu’elle a vu et ressenti à travers une étrangère qui découvre progressivement qu’il est impossible de rester complètement extérieure à une réalité aussi violente. Le film devient alors moins une leçon d’histoire qu’une expérience sensorielle et humaine. Chloé regarde, écoute, soigne, traverse les frontières et, peu à peu, perd les repères qui lui permettaient de croire qu’elle pouvait demeurer neutre.
Le titre lui-même contient cette tension. « Inch’Allah », expression arabe signifiant « si Dieu le veut », est à la fois une formule quotidienne et une manière de remettre l’avenir entre les mains de Dieu. Anaïs Barbeau-Lavalette expliquait que le titre s’était imposé parce qu’il s’agissait d’un des rares mots arabes largement compris et porteur d’une résonance profonde. Le film est dur, disait-elle en substance, mais elle aimait l’idée de l’envelopper dans un titre porteur
d’espoir. Cette contradiction entre la brutalité du récit et l’espoir contenu dans le titre donne au film une tonalité particulière : même lorsque tout semble perdu, la possibilité d’un lendemain demeure.
L’affiche annonce déjà cette lecture. On y aperçoit une jeune femme qui regarde hors champ, inquiète, comme si elle était confrontée à quelque chose que le spectateur ne peut pas encore voir. Derrière elle apparaît un petit garçon vêtu en Superman, avec son sac bleu à l’épaule, tandis qu’un immense mur couvert de graffitis traverse l’image. Ces éléments résument presque à eux seuls les grandes préoccupations du film : le regard, l’enfance, la frontière, l’enfermement et l’espoir. Le mur n’est pas seulement un élément de décor. Il devient progressivement une présence dramatique, une ligne qui sépare les corps, les familles, les territoires et même les imaginaires.
Le film insiste constamment sur cette séparation. Le mur, les checkpoints et les contrôles militaires deviennent des obstacles concrets dans la vie quotidienne des personnages. L’une des scènes les plus fortes est celle où Rand, enceinte, tente d’atteindre l’hôpital. La situation médicale, qui devrait être universelle et urgente, se heurte à une frontière politique. Faysal, son frère, tente de détendre l’atmosphère et de convaincre les soldats de les laisser passer, mais le rapport de force demeure implacable. La naissance, symbole universel de vie, se retrouve ainsi confrontée à un système qui produit de l’attente, de la peur et finalement de la tragédie.
Cette scène est d’autant plus forte que la réalisatrice ne présente pas seulement deux camps abstraits. Elle rapproche les individus. Faysal et l’agent israélien sont à peu près du même âge et partagent un intérêt commun pour le football. Pourtant, l’un porte un uniforme et bénéficie de la protection du pouvoir tandis que l’autre est un civil palestinien soumis aux restrictions du conflit. La question devient alors vertigineuse : que resterait-il de leur opposition si l’histoire, les frontières et les rapports de domination étaient différents ? Le film ne prétend pas résoudre cette question, mais il nous oblige à regarder les ressemblances humaines derrière les identités politiques.
Entre ces deux réalités se trouve Chloé. Elle n’appartient à aucun des deux camps, mais elle finit par être affectée par les deux. Cette position intermédiaire permet à Barbeau-Lavalette d’explorer le regard de l’étranger tout en mettant en question sa prétendue neutralité. Le conflit devient progressivement son conflit, non pas parce qu’elle en possède toutes les clés, mais parce qu’elle ne peut plus détourner les yeux. Comme l’a expliqué la réalisatrice, la guerre finit par absorber Chloé et par faire tomber les barrières qui lui permettaient de se croire protégée.
Le personnage de Safi, le petit garçon habillé en Superman, ajoute une dimension presque mythologique à cette réalité. Il suit Chloé et Rand, observe les adultes et semble porter sur lui une forme d’espoir que le monde qui l’entoure ne parvient pas à lui offrir. Dans la dernière partie du film, son rapport au mur transforme l’enfant en figure symbolique : celui qui n’accepte pas nécessairement les limites imposées par les adultes. Superman devient alors moins un personnage de bande dessinée qu’une image de résistance et de possibilité. L’enfant, qui devrait être protégé de la guerre, en devient paradoxalement l’un des témoins les plus directs.
La mise en scène renforce cette impression de proximité. Barbeau-Lavalette adopte un langage visuel qui emprunte beaucoup au documentaire : caméra à l’épaule, mouvements fréquents, plans rapprochés et sensation d’instabilité. Le spectateur n’observe pas la guerre à distance ; il la traverse avec les personnages. Les gros plans permettent notamment de s’attarder sur les visages et de rendre visibles des émotions qui ne sont pas toujours formulées par les dialogues. Cette approche est cohérente avec le parcours documentaire de la réalisatrice et avec son désir de raconter une réalité qu’elle avait elle-même approchée sur le terrain.
Le choix de tourner une grande partie du film en Jordanie participe également à cette recherche de réalisme. La Palestine est recréée à travers les décors, les checkpoints et un mur de séparation construit spécialement pour le film. La conception visuelle travaille les couleurs et les textures afin de traduire à l’image un conflit qui devait être perceptible jusque dans les matières du décor. Le spectateur peut ainsi avoir l’impression d’être réellement sur place, alors qu’une partie importante de cette réalité a été reconstruite pour les besoins du tournage.
Le son joue un rôle tout aussi important. Les tirs, les explosions, les pierres et les bruits de la rue construisent un environnement sonore qui ne laisse jamais complètement les personnages en paix. À cette violence répondent des moments musicaux plus ouverts, lorsque la musique accompagne les scènes où les personnages tentent encore de rêver, de rire ou simplement de vivre. Ce contraste entre le quotidien et la guerre empêche le film de devenir une succession de scènes uniquement sombres. La vie continue, même au milieu de la violence, et c’est précisément cette coexistence qui rend certaines séquences encore plus poignantes.
La direction des acteurs participe également à cette impression de vérité. Le film repose sur des interprétations qui privilégient la présence, la retenue et la fragilité plutôt que l’effet spectaculaire. Evelyne Brochu donne à Chloé une humanité qui permet au spectateur de suivre son déplacement intérieur : au début, elle semble solide, professionnelle et capable de garder une certaine distance ; progressivement, cette distance se fissure. Sabrina Ouazani, dans le rôle de Rand, porte quant à elle une grande partie de la dimension tragique du film, en incarnant une femme prise entre sa maternité, sa condition sociale, son désir de liberté et les contraintes qui l’entourent.
Mais Inch’Allah n’est pas exempt de choix qui peuvent susciter le débat. C’est même l’une des raisons pour lesquelles le film reste intéressant à relire. La décision de faire franchir à Chloé une limite morale en l’impliquant dans le passage d’une ceinture d’explosifs bouleverse sa position initiale. Elle n’est plus seulement témoin ; elle devient actrice d’une violence qui risque de toucher des innocents. Cette évolution peut être comprise comme la conséquence logique de son immersion progressive dans le conflit, mais elle peut également être critiquée. Le film nous place précisément dans cette zone inconfortable où comprendre un personnage ne signifie pas nécessairement approuver ses actes.
Personnellement, je soutiens la cause palestinienne, mais je ne suis pas en accord avec la décision de Chloé et de Rand. Répondre à la violence par un acte violent qui risque de tuer des innocents ne peut pas, à mes yeux, constituer une solution. Pourtant, le film m’amène aussi à une
question plus difficile : qui sommes-nous pour juger une personne qui vit dans une réalité que nous ne connaissons qu’à distance ? Si nous étions à sa place, avec ses peurs, ses pertes et ses humiliations, aurions-nous réagi différemment ? Je n’en sais rien. C’est précisément dans cette incertitude que le film trouve une partie de sa puissance.
Cette ambiguïté explique aussi pourquoi Inch’Allah a suscité des lectures critiques différentes lors de sa sortie. Certains ont salué la manière dont le film donne un visage humain aux conséquences du conflit et la sensibilité de sa mise en scène ; d’autres lui ont reproché de ne pas parvenir à maintenir jusqu’au bout la distance annoncée et de rendre certaines formes de violence trop compréhensibles. Une œuvre critique n’a pas nécessairement besoin de faire l’unanimité pour être importante. Au contraire, lorsqu’un film nous oblige à discuter de ses choix, de ses limites et de notre propre regard, il continue à vivre au-delà de son récit.
Il faut également replacer Inch’Allah dans le parcours d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Après Le Ring, son premier long métrage de fiction, la réalisatrice poursuit ici son intérêt pour des personnages confrontés à des environnements sociaux et politiques qui les dépassent. Le point commun entre ces œuvres réside moins dans leurs sujets que dans leur manière de regarder les individus au milieu de situations extrêmes. Dans Le Ring, Jessy cherche à devenir lutteur malgré un environnement familial difficile ; dans Inch’Allah, Chloé cherche à exercer son métier et à conserver sa distance face à une guerre qui finit par la rattraper. Dans les deux cas, le cinéma de Barbeau-Lavalette s’intéresse à des êtres qui tentent de préserver quelque chose d’eux-mêmes au milieu d’un monde qui leur résiste.
Relire Inch’Allah aujourd’hui, à la lumière de l’hommage rendu à sa réalisatrice au Festival International du Film de Femmes de Salé, permet donc de mesurer la place particulière qu’occupe cette œuvre dans son parcours. Le film n’est pas seulement un récit sur la Palestine ; c’est aussi une réflexion sur le regard que nous portons sur une guerre lointaine, sur la fragilité de notre neutralité et sur la manière dont la souffrance des autres peut finir par devenir une expérience intime. Plus de dix ans après sa sortie, son dispositif demeure puissant : faire entrer le spectateur dans un territoire qu’il ne connaît pas, lui faire partager le quotidien de personnages pris dans des rapports de force qu’ils n’ont pas choisis, puis le laisser face à des questions auxquelles aucune réponse simple ne suffit.
Le petit Superman qui regarde de l’autre côté du mur reste ainsi l’une des images les plus fortes du film. Il est un enfant au milieu d’un conflit d’adultes, mais aussi une promesse : celle d’un regard qui n’accepte pas nécessairement les frontières comme une fatalité. Le titre, lui, conserve son étrange mélange de résignation et d’espoir : Inch’Allah, si Dieu le veut. Peut-être est-ce finalement ce que le film nous demande de retenir. Dans un monde où les murs semblent parfois plus solides que les hommes, l’art peut encore ouvrir une brèche, ne serait-ce que dans notre manière de regarder.
Médiagraphie et sources :
Documents audio-visuels :
BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. Inchallah, E1 films Canada, 2012, son, couleur, 101 minutes.
BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. Le ring, L’inis production, 2007, son, couleur, 87 minutes.
BINISTI, Thierry. Une bouteille à la mer, TS Productions, France 3 Cinéma, EMA Films (Canada) et Lama Films (Israel), 2011, son, couleur, 100 minutes.
Livre :
BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. Embrasser Yasser Arafat. Éditions Marchand de feuilles, 2011. Pp. 15 ()
Revues :
PROVENCHER, Norman. “Le ring : leçon de courage”, Lapress (en ligne le 27 Octobre 2007) https://www.lapresse.ca/ cinema/nouvelles/201207/17/01-4555366-le-ring-lecon-de-courage.php
PROTAT, Zoé. “ L’impossible choix”, Ciné-Bulles (En ligne le 13 septembre 2012) consulté le 15 Avril. https://www-erudit-org.v-webdav.collegeahuntsic.qc.ca:8443/fr/revues/cb/2012-v30-n4-cb0318/67494ac/
GENDRON, Nicolas. “Anaïs Barbeau-Lavalette, scénariste et réalisatrice d’Inch’Allah”, Ciné-Bulles (En ligne le 13 Septembre 2012) https://www.erudit.org/en/journals/cb/2012-v30-n4-cb0318/67493ac.pdf
CASSIVI, Marc. “Inch’Allah : cycle de vie”, Lapress (en ligne le 23 septembre 2012) https://www.lapresse.ca/cinema/cinema-
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SÉGUIN-TÉTREALT, Mathieu. “ Guerre(s)”, Séquences (En ligne le 13 septembre 2012) https://www-erudit-org.vwebdav.collegeahuntsic.qc.ca:8443/fr/revues/sequences/ 2012-n281-sequences0358/67897ac/









