Alpinisme Nawal Sfendla, le Lhotse après l’Everest, ou l’art de continuer malgré l’épuisement – Aujourd’hui le Maroc

Alpinisme Nawal Sfendla, le Lhotse après l’Everest, ou l’art de continuer malgré l’épuisement – Aujourd’hui le Maroc

«Ce double Everest-Lhotse représente l’aboutissement d’années de préparation, d’expérience en haute altitude et de résilience».

En réussissant la double ascension Everest-Lhotse dans une même poussée, Nawal Sfendla est devenue la première femme marocaine à réaliser cet enchaînement d’altitude extrême, entre le plus haut sommet du monde (8.849 m) et le Lhotse, quatrième plus haute montagne de la planète (8.516 m). Un exploit que peu d’alpinistes, hommes ou femmes, ont accompli dans l’histoire de la discipline.
L’Everest aurait pu suffire. Il est, pour tout alpiniste, l’un des accomplissements les plus recherchés au monde. Mais après avoir atteint le toit du monde, Nawal a poursuivi l’effort vers un autre géant de l’Himalaya, encore au-dessus de 8.000 mètres, là où le corps est déjà fatigué, où la lucidité devient une ressource rare et où chaque décision engage la suite de l’ascension.
«Ce double Everest-Lhotse représente l’aboutissement d’années de préparation, d’expérience en haute altitude et de résilience», a indiqué l’alpiniste dans une interview accordée à la MAP depuis la capitale népalaise, Katmandou, se disant «très honorée» par le message de félicitations adressé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
«Recevoir les félicitations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, est une immense fierté», a-t-elle souligné.
Mme Sfendla a relevé que gravir l’Everest et le Lhotse «dans la même poussée, au cœur de la zone de la mort», demande «bien plus qu’une performance physique: c’est un engagement total, mental autant que physiologique».
Car l’exploit tient autant à la continuité de l’effort qu’à la hauteur des sommets. Après l’Everest, il ne s’agissait pas seulement de continuer à marcher. Il fallait gérer l’énergie, l’oxygène, l’hypoxie, la fatigue, la météo, le risque et cette part invisible de l’alpinisme: la capacité à rester maître de soi lorsque le corps commence à atteindre ses limites.
Malgré une fatigue extrême au sommet de l’Everest, elle dit avoir senti qu’elle était encore «solide et lucide» mentalement. La fenêtre météo était favorable, son acclimatation efficace, et son corps répondait encore. «J’ai compris que le plus important serait la gestion mentale : rester concentrée, disciplinée et continuer à avancer étape par étape vers le Lhotse», raconte-t-elle.
Le passage entre les deux sommets restera, pour elle, l’un des moments les plus difficiles de l’expédition. Le corps affaibli, le manque d’oxygène de plus en plus pesant, le froid, le manque de sommeil et une saturation en oxygène très basse réduisent la marge de manœuvre à presque rien. Dans de tels moments, «l’expérience, la gestion émotionnelle et la capacité à garder le contrôle deviennent essentielles», souligne-t-elle. «À cette altitude, chaque mouvement demande un effort considérable. La fatigue physique s’accumule, mais la fatigue mentale aussi.»
Cette maîtrise, elle l’a construite dans la durée et le silence, loin des projecteurs. Avant les géants de l’Himalaya, il y a eu les sommets du Maroc, les années d’entraînement et de sacrifices, et l’apprentissage patient de la montagne.
Sur les reliefs du Royaume, elle s’est d’abord imposée comme la première marocaine à gravir les neuf plus hauts sommets de plus de 4.000 mètres en cinq à six jours et s’est distinguée sur des ascensions de vitesse sur le Toubkal et l’Ouanoukrim, deux sommets emblématiques de l’Atlas.
Son parcours s’est ensuite élargi aux grandes montagnes du monde. Elle a gravi le Kilimandjaro (Tanzanie), toit de l’Afrique, en juillet 2019, l’Aconcagua (Argentine), toit de l’Amérique du Sud, en février 2020, l’Elbrouz (Russie), toit d’Europe, en août 2021, et le Denali, en Alaska, toit de l’Amérique du Nord, en juin 2023.
À ces sommets se sont ajoutés le Carstensz, en Indonésie, en octobre 2024, et le Mont-Blanc, en juillet 2025. Elle a également réalisé un trek de 125 km dans les Dolomites, dans les Alpes italiennes, en dix jours, confirmant une endurance bâtie sur la durée et la diversité des terrains.
Dans l’Himalaya, elle avait déjà marqué l’histoire en devenant la première femme marocaine à gravir le Manaslu, huitième plus haut sommet du monde avec ses 8.163 mètres, après une première tentative interrompue en 2022 à 7.300 mètres en raison d’avalanches, puis une réussie en septembre 2023.
Ce cheminement donne à son double Everest-Lhotse une dimension qui dépasse le seul cadre sportif. «Au-delà de l’aspect sportif, je suis consciente de ce que cela représente symboliquement pour le Maroc», affirme-t-elle, évoquant «une grande responsabilité».
Porter le drapeau marocain sur deux sommets mythiques de plus de 8.000 mètres est, dit-elle, «un honneur immense» et la preuve qu’il est possible, «même en venant d’un pays où l’alpinisme de très haute altitude reste peu développé», d’évoluer au plus haut niveau mondial avec du travail, de la discipline et de la persévérance.
À travers cet exploit, Nawal Sfendla offre aussi une image forte de la femme marocaine: ambitieuse, résiliente et capable de porter haut les couleurs du Royaume dans les disciplines les plus exigeantes.
S’adressant aux jeunes Marocains, elle les encourage à ne pas avoir peur de voir grand. «Les limites que l’on s’impose sont souvent plus mentales que réelles», souligne-t-elle, rappelant que les projets ambitieux exigent du temps, des sacrifices et de la résilience.
Après ce double himalayen, l’alpiniste ne ferme pas le chapitre de la haute montagne. Elle évoque déjà plusieurs projets majeurs dans les expéditions engagées et l’exploration, tout en souhaitant donner davantage de place à la transmission, à travers des conférences et des projets autour de la jeunesse, du leadership et du dépassement de soi.
«Aujourd’hui, mon ambition n’est plus uniquement d’atteindre des sommets, mais aussi d’utiliser cette aventure pour inspirer, transmettre et montrer qu’avec de la vision et de la détermination, rien n’est inaccessible», conclut-elle.

Lhassan ESSAJIDE (MAP)

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